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We feed the World, Erwin Wagenhofer

Le 22 mai 2007

C'est par (et en grande partie du fait de) un moche après-midi du mois de mai que nous sommes allés voir au cinéma We feed the World, un documentaire d'Erwin Wagenhofer traitant de différents aspects de la mondialisation de l'agriculture et de l'élevage.

Nous avions vu il y a deux ans un documentaire tout à fait édifiant et terrifiant, Darwin's nightmare, qui illustrait de façon extrêmement explicite les graves répercussions que le marché alimentaire globalisé (en l'occurrence, celui de la "perche du Nil") pouvait avoir sur le quotidien de milliers de familles en Tanzanie. Je garde encore distinctement en mémoire l'horreur des situations créées par la soi-disant libéralisation des marchés, horreur renforcée par le rôle (involontaire ?) que l'Union Européenne pouvait jouer dans la mise en place de ces pièges économiques et sociaux dans lesquels se trouvent enfermées des populations entières, abandonnant une économie de l'alimentation locale au profit de marchés tournés uniquement vers l'exportation, dépendant de la sorte des fluctuations des marchés boursiers.

We feed the World, dont le titre est tiré du slogan du plus gros vendeur de semences agricoles mondial (Pionneer), s'intéresse aussi aux conséquences et au contexte de la mondialisation alimentaire ; bien qu'un peu plus brouillon à mon sens que le cauchemar de Darwin, ce documentaire-ci joue sans doute moins sur la corde empathique du spectateur, pour se concentrer sur le diagnostic de la mondialisation du marché alimentaire : l'anéantissement des économies d'alimentation locales dans les pays en voie de développement, menant systématiquement à la malnutrition et aux famines, une forte dénaturation du rapport de l'homme à son alimentation, et l'appauvrissement qualitatif des aliments mis à disposition sur le marché européen.

En filigrane se dessine une mise en cause des processus institutionnels et sociétaux qui créent ces différents problèmes : principalement, les multinationales agro-industrielles (dont Pionneer et Nestlé sont les exemples principaux), des politiques misant sur l'intensification et l'industrialisation (de la pêche, de l'agriculture, de l'élevage) plutôt que sur la qualité - l'Union Européenne étant évidemment la première visée -, et l'absurdité de l'exportation des excédents de production subventionnée dans les pays "du Sud", écrasant les marchés locaux sous les effets de distorsion de concurrence.

Le documentaire, sans voix off, établit des diagnostiques de façon volontairement provocatrice par écrit en guise de transition entre les différents sujets abordés (par exemple, "Comment les poules européennes dévorent la forêt amazonienne"), seule concession explicite faite à la subjectivité du point de vue présenté. Les messages les plus marquants restent ceux passés au cours des différentes interviews présentées au cours du film: celle du rapporteur à l'O.N.U. sur le droit à l'alimentation, Jean Ziegler, qui rythme le déroulement du documentaire, est particulièrement accusatrice, mentionnant que la capacité actuelle de production agricole est suffisante pour nourrir le double de la population mondiale, et que quiconque meurt aujourd'hui serait de fait "assassiné" par ceux qui le laisseraient faire.

Autre interview marquante qui conclut le film, celle du P.D.G. de Nestlé qui qualifie sans ciller d'extrême la position des O.N.G. qui souhaiterait que chaque être humain est accès à de l'eau potable (!).

Le décalage grandissant entre les consommateurs et les aliments qu'ils achètent est lui aussi illustré avec force : que ce soient les hectares de serres de légumes d'Andalousie dans lesquelles les légumes poussent sans jamais toucher terre, les dizaines de milliers de poulets élevés en usine qui ne voient jamais la lumière du jour, les poissons pêchés à la tonne dans les grands fonds océaniques, ou les milliers de kilomètres parcourus par ces différents éléments, ils évoquent tous une alimentation industrialisée, détachée du rapport aux cycles naturels de la vie, et consacrée comme un marché de produits, sans considération de l'usage des dits "produits".

Reste que le film se contente de répertorier les problèmes actuels, et d'évoquer certaines des sources à l'origine de ceux-ci, mais ne leur présente peu ou prou de solutions ; par ailleurs, l'essentiel de l'argumentation se faisant au travers d'interviews non commentées, des contraintes et des solutions contradictoires apparaissent sans qu'il ne soit toujours bien établi si l'interviewé exprime une opinion, un sentiment, ou une expertise.

A défaut d'apporter des réponses, ce documentaire a au moins le mérite de poser des questions :

Si l'agriculture industrielle est si destructrice, l'agriculture biologique est-elle une solution viable pour nourrir la planète ?
il semblerait que oui, ou en tout cas, "oui, sans doute".
la P.A.C. européenne encourage l'agriculture intensive plutôt que qualitative, et ce, surtout du fait du lobbying français en la matière ; cela va-t-il changer ?
le programme de notre nouveau président en la matière étant essentiellement nébuleux, on peut malheureusement en douter.
L'agriculture bio répond aux questions de la dénaturation de notre alimentation, mais pas à celle de la localité de la production - les légumes bio des supermarchés ont bien souvent traversé une mer ou deux avant d'arriver sur les étals ; on trouve facilement des produits locaux sur les marchés, mais plus difficilement des produits bio ; entre deux maux, lequel choisir ?
Une des solutions (que nous avons suivie jusqu'il y a quelques semaines, mais que nous avons dû interrompre pour des raisons logistiques) se trouve peut-être dans les AMAP, qui replace la production agricole dans un réseau d'échange local et dans un souci de qualité ; mais cette solution n'est sans doute valable que pour certains contextes, et d'autres solutions économiques et sociales sont encore à inventer.

Michel Serres soulignait dans un entretien récent à quel point le passage de nos pays d'un mode de vie agricole et rural à une une économie urbaine et de services représentait un des tournants capitaux de nos sociétés au cours du siècle dernier ; la complexité et l'enchevêtrement des difficultés à résoudre pour la mise en place d'une économie agricole à la fois viable, saine, et mettant un terme aux famines et à la malnutrition sont sans doute une des conséquences de la rapidité de ces changements ; espérons que le XXIème siècle saura mieux y répondre. En attendant, mangeons bio et local...