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Des maux crasses

Le 4 novembre 2004

Les partisans de George Bush scandaient Four more years, et c'est exactement cette perspective qui me déprime et me tourmente depuis hier... Quatre années de plus de peur étatisée, d'unilatéralisme diplomatique forcené, et d'irresponsabilité financière.

Il y a quatre ans, c'était depuis Boston que je suivais - mi-amusé mi-sidéré - l'incroyable imbroglio électoral qui amena M. Bush au pouvoir ; je me rappelle avoir espéré à ce moment là que la méchante humeur que m'avait causée son élection ne se justifierait pas nécessairement dans la réalité de son gouvernement, et qu'après tout, il ne pouvait que difficilement me décevoir au vu du peu d'estime que je lui portai.

Je me rappelle avoir suivi les premiers mois de sa présidence, savourant - non sans un certain plaisir bêtement revenchard - sa baisse de popularité et les critiques ouvertes qui lui étaient adressées.

Je me rappelle, comme tant d'autres, l'atrocité du 11 septembre, les images et les cris, le sentiment que rien ne serait plus comme avant, et une immense solidarité pour le peuple américain.

Je me rappelle aussi comment, petit à petit, j'ai vu ces sentiments partagés être récupérés et manipulés pour la mise en place d'une "union nationale" totalitariste.

Je me rappelle le sentiment de rage et de désespoir, de retour en France, de voir un anti-américanisme mal placé s'y développer, mais plus encore de voir l'administration Bush mettre en place une guerre scandaleuse et irrationnelle contre l'Irak, dans un silence assourdissant de critiques outre-Atlantique.

J'ai détesté devoir laisser mes empreintes digitales et ma photo à mon entrée aux États-Unis en ce début de mois, abandonnant de la sorte tout contrôle sur ces informations fondamentalement personnelles à un gouvernement non-fiable.

Hier, mon espoir de voir ce gouvernement viré par son peuple sur un bilan économique, social, environnemental et diplomatique lamentable a été réduit à néant, par une victoire incontestable du camp Républicain, dans une nation profondément divisée, selon des lignes géographiques rappelant la guerre de sécession.

Mais le plus triste n'est pas tant que 58 millions d'Américains ne partagent pas mon opinion politique, ni même ma vision (nécessairement partiale) du bilan de l'administration Bush ; ni même que les critères de sélection dont ils ont fait usage sont si éloignés de ceux que je considère comme acceptables ; ce qui m'attriste le plus est que, une fois de plus, les processus démocratiques se révèlent incapables d'enrayer leurs propres disfonctionnements :

  • moyennant une communication fondée sur la peur de l'autre, il est trop facile de faire taire toute forme d'opposition - les Démocrates n'en ont sans doute pas moins souffert que la gauche française au cours de l'élection présidentielle 2002 et sa fixation sur les thèmes de l'insécurité
  • moyennant une communication fondée sur la certitude, il est trop facile de transformer le dit en vrai - la presse et les médias, supposés incarnés le quatrième pouvoir, sont désormais trop intriqués dans les filets du pouvoir économique pour assurer un point de vue indépendant
  • moyennant une communication fondée sur la religiosité, il est trop facile d'escamoter la réflexion et le dialogue au profit de valeurs inamovibles

Ni les protections constitutionnelles, ni la confrontation électorale, n'ont été capables de bloquer ou même de freiner ces phénomènes ; ces menaces ne pèsent pas uniquement sur les États-Unis, mais sur tous les systèmes à vocation démocratique.

Une fois de plus, il va falloir se résigner, espérer pour le mieux plutôt que le pire ; mais il sera nécessairement beaucoup plus difficile d'adhérer à cet optimisme maintenant qu'il y a quatre ans ; Bush et ses conseillers ont déjà montré une fois qu'ils pouvaient faire bien pire que je ne pouvais l'envisager.