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L'invasion des abats jours

Le 21 octobre 2004

Il y a maintenant un peu plus de deux siècles, l'Europe s'enorgueillissait de ses dirigeants des Lumières, optant pour un gouvernement fondé sur la raison plutôt que le sur le droit divin. Cet orgueil a déclenché nombre de guerres, depuis celles de colonisations ("nous sommes si raisonnables qu'il nous faut répandre cette raison à travers le monde"), jusqu'à celles de décolonisations ("mais enfin, ne voient-ils donc pas que nous sommes si raisonnables ?"). Mais si cet orgueil fut pour le moins mal placé, son origine - utiliser des méthodes rationnelles comme moyen de prendre une décision - a des intérêts déterminants.

Non pas tant de permettre d'aboutir à de bonnes conclusions : trop souvent, les prémisses des raisonnements sont fausses, ou les enchaînements logiques utilisés fallacieux ; même dans le meilleur des cas où la faute n'est pas d'ordre logique, la modélisation utilisée se révèle trop simpliste par rapport à la situation considérée.

Non, ce qui rend la rationalité intéressante n'est pas tant une supposée capacité à dire le vrai ; c'est en fait tout le contraire : sa capacité à dire le faux est irremplaçable. Autrement dit, un raisonnement peut être prouvé comme faux en déterminant l'une des faiblesses citées ci-dessus ; de ce fait, il est possible de le réfuter, de l'affiner, de le faire évoluer, de l'adapter. En matière d'idées comme en celle de gènes, l'adaptabilité est une valeur clef.

Le doute est donc ce qui caractérise la rationalité. Les récents débats entre Bush et Kerry que j'ai eu la chance de suivre depuis les États-Unis, ont révélé ce que Bush perçoit comme la plus grande qualité d'un dirigeant : l'absence de doute, la certitude d'avoir raison. En cela, Bush est religieux, non pas tant de par cette foi évangélique qu'il arbore si fréquemment, mais par son mode discursif : lorsqu'il parle, il n'essaye pas de convaincre son public que ce qu'il dit est vrai ; il essaye de convaincre (ou est convaincu) que le vrai est ce qu'il dit ; autrement dit, son discours glisse constamment du constatif au performatif. Il suffit de répéter suffisament souvent un nom, un programme d'action, un but pour que celui-ci soit.

La lecture du article récent du New York Times, Without a Doubt, étaye cette hypothèse de (trop) nombreux exemples.

Puis-je moi aussi m'essayer au performatif ? Lux fiat!